Père Georges LUSSEAUD
Professeur à l’Institut de théologie Paris Saint-Denys
1- L'OFFICE DES DÉFUNTS
Chacun de nous perd des êtres chers du fait de la mort. Chacun de nous mourra à son heure. Les Pères, saint Benoît par exemple dans sa Règle des moines, rappellent
au chrétien qu'il lui faut avoir à tout moment sa propre mort devant les yeux. Et pourtant, l'expérience pastorale des prêtres, l'expérience missionnaire qui peut être celle de beaucoup de
fidèles, révèlent à quel degré d'indigence se traînent la pensée des croyants sur la mort et la manière même dont ils prient... ou font quelque chose... pour les défunts.
Un sens de la solidarité vivants-défunts leur fait souvent défaut. Ou bien c'est l'envahissante tristesse. Et ici, rappelons cette merveilleuse parole de Mgr Jean,
évêque de Saint-Denis : «La mélancolie est le plus grand péché dans le plan vital».
Quant au spiritualisme apparu au XIXe siècle, il aura été ambivalent. Autrement dit, tout ensemble, utile jusqu'à un certain point, mais néfaste en tant que
mentalité hérétique dès qu'il prétend devenir une possibilité élaborée. Utile ? Il l'a été quand, le monde occidental ayant sombré dans un épais matérialisme, le spiritisme a prouvé à
quelques-uns la continuité de la vie consciente au-delà du tombeau. Ceux qui naquirent dans les temps post-modernes, après 1945-1950, se font difficilement une idée de la stupidité massive,
enracinée jusqu'au fond des intelligences et des sensibilités, du matérialisme qui régna chez nous des années 1830 à 1940. Rationalisme primaire et libre-pensée produisirent des générations de
primates, dont les dernières existent aujourd'hui, dans la torpeur des provinces, à partir de l'âge sexagénaire : on n'a pas d'âme ; «Avez-vous vu une âme au bout d'un scalpel» ? La vie
se réduit à des opérations chimiques; après quoi, c'est le néant. Mais il fut néfaste - pourquoi ? Pour quiconque ne le dépasse pas aussitôt dans une foi chrétienne véridique, il empoisonne
l'intelligence et le cœur après les avoir libérés du matérialisme, pierre tombale de l'entendement. Il développe en effet une idée fausse de l'au-delà, de vénéneuses doctrines nourries des
anciens gnosticismes et de toutes les hérésies christologiques, une misérable micro-religion psychique qui rend les baptisés imperméables au contenu même de leur baptême : l'Incarnation du Logos,
la grâce, les sacrements, l'eschatologie - retour du Christ, fin du monde, jugement dernier et transfiguration finale. L'hérésie spiritualiste part d'une anthropologie antichrétienne d'essence
manichéiste : l'homme serait âme ou esprit, essentiellement ; chair et matière, accidentellement, voire par malédiction. Pareil à certains médicaments dont il faut arrêter la prise au bout de
quelques instants, le spiritualisme peut tuer ceux que, d'abord, il a guéris. Telle s 'avère aujourd'hui l'imprégnation des croyants par cette détérioration du sens spirituel, que s'impose un
enseignement théologique précis sur le passage de la mort.
LE LONG PRÆLEGENDUM
«Donne-lui, Seigneur, le repos éternel, et que brille à jamais sur lui la lumière»
Ce refrain du praelegendum de la liturgie de l'enterrement, qui est aussi le texte principal de l'office ou pannychide, résume les motifs de notre prière : le repos,
la lumière.
Le défunt quitte ce monde comme un travailleur harassé de peine, comme un soldat épuisé le champ de bataille ou les manœuvres. Il entre dans le repos. Il quitte ce
monde comme un voyageur qui a surtout marché pendant la nuit : il entre dans la lumière.
Le repos signifie aussi le présent : sur terre, nous ne connaissons en fait que le passé et l'avenir, car le temps du péché, ou temps de la mort, s'écoule d'une
manière inexorable. Il «passe». On a cependant l'expérience du présent (mais elle dure peu !) à certains moments de bonheur, soit celui des amoureux, ou des amis, soit celui où l'in atteint les
cimes de la splendeur liturgique ou de la prière personnelle: «il semble que le temps soit arrêté». Bousculade passé-futur : temps de la fatigue. Le présent, stabilité ontologique
: temps du repos.
La lumière, elle, c'est la grâce : les énergies lumineuses, incréées, de la Divine Trinité. Gardons en la mémoire du cœur l'extrême parenté de ces trois mots :
lumière - grâce - énergies.
Repos et lumière, pour les défunts, ne sont point immobilité, fixité, mais libération et dynamique.
«Le chœur des saints a trouvé la source de Vie. Daigne, Seigneur, par la pénitence, m 'ouvrir aussi la porte du paradis. Je suis la brebis perdue: appelle-moi,
mon Sauveur, et sauve-moi».
Dès cette première strophe, que constate-t-on ? L 'Eglise qui est sur terre dit «je» à la place du défunt. Elle prie en son nom, le prenant dans ses bras, comme une
mère son petit enfant.
Les saints sont les chrétiens véritables : ceux qui «se nourrissent de Dieu et Le respirent» (Mgr Jean, évêque de Saint-Denis). Dans l'invisible, ils
forment un chœur : parce que le mouvement naturel de toute nature raisonnable est de chanter Dieu en sachant qu'elle Le chante. La création est un poème, une composition artistique, une liturgie
majestueuse. Elle trouve ainsi son identité exacte en trouvant Dieu vivant, Tri-Unité : la Source de Vie.
On ne parvient à cette intelligence que par la pénitence : réintégration de l'être personnel dans la vraie conscience des rapports, dans le réalisme
authentique. Nous reparlerons de la pénitence, mais ici, sans plus attendre, notons qu'il s'agit moins de ce que nous appelons «vie morale», ou «bonne conscience» au sens de nos morales, que
d'intelligence : guérison de l'intelligence qui, dans le péché, était malade et ne percevait pas ce qui est le plus évident, c'est-à-dire la présence agissante de la bonté de Dieu. Et donc, par
la pénitence, cette réintégration dans la lumière qui fait voir la vérité du fond des choses, le Seigneur - Dieu resplendissant de majesté - ouvre au défunt la porte du paradis : ce monde où ce
qui est évident est, enfin ! perçu, goûté, aimé comme évident.
Le défunt était la brebis perdue de l'Evangile. Cette brebis que le Sauveur, maintenant, porte sur ses épaules et ramène au bercail, au Père.
«Vous qui avez choisi la voie étroite sur la terre pleine d'amertume, vous qui avez pris la croix comme joug et m 'avez suivi avec confiance, venez, goûtez à mes
délices, et recevez les couronnes que Je vous ai préparé es.
«Je suis l'image de ta gloire ineffable malgré les blessures du péché. Aie pitié de ta créature, purifie-la dans ta miséricorde. Accorde-moi la patrie tant
désirée et fais-moi citoyen du paradis. «Donne, Seigneur, le repos à ton serviteur N... Introduis-le dans le paradis où les chœurs des saints et des justes brillent comme des astres. Donne,
Seigneur, le repos à ton serviteur défunt N... en effaçant ses péchés.
«Chantons dévotement la Triple Lumière de l'Unique Divinité, et proclamons: Tu es Saint ô Père sans commencement, Fils co-éternel, Esprit divin. Enflamme-nous
par ta connaissance et préserve-nous du feu éternel.
«Réjouis-toi, ô très Pure qui enfantas Dieu dans ta chair pour le salut de tous les hommes, toi par qui l'univers a trouvé le salut et le paradis, ô Mère de
Dieu, ô très Pure et bénie».
La deuxième strophe prend la voix du Seigneur Lui-même dialoguant avec sa créature. La troisième, celle du défunt (et c'est toujours l'Eglise sur
terre qui prie à sa place et en son nom). La quatrième, l'Eglise en tant que telle: solidarité d'amour dans le Christ. De même dans la cinquième et la sixième strophes,
où l'on voit l'Eglise glorifier la Trinité et exalter la joie de la Mère très pure du Dieu de notre salut.
Pour un premier bilan à l'heure de la mort
Le long praelegendum enseigne beaucoup du fait même qu'il est ce dialogue, ce colloque même : l'Eglise qui porte le défunt dans ses bras, le Christ qui
participe au chant, la communauté qui implore le pardon pour le défunt, l'assemblée ecclésiale de la terre et du ciel dans la louange trinitaire et finalement mariologique. Cet enseignement, le
voici.
L'illusion la plus grave, la plus douloureuse peut-être pour celui qui meurt sans en être sorti, c'est de croire qu'on peut connaître les choses - ici, les choses de
l'Eglise - sans s'identifier avec elles. C'est la non-identification avec l'Eglise. Regardons autour de nous : des millions et des millions de baptisés en sont là...! Mgr Jean disait: «ce
sont des âmes de salon».
Travers de l'homme moderne : on «partage» l'opinion de l'Eglise («je suis un croyant, catholique», etc.), mais sans s'identifier, sans faire corps, sans être dedans
tout entier et sans avoir l'Eglise tout entière en soi.
Mgr Jean, dans son livre sur la Genèse, nous montre en quoi consiste cette illusion redoutable. Trois désirs, après la chute originelle, remplacèrent le désir de
Dieu au fond de l'être humain: la possession, la jouissance, les pouvoirs.
Possession. Eve «vit» que le fruit de l'arbre était bon à manger. Or, dans l'état paradisiaque, la nourriture,
ce n'est pas mastiquer, mais voir. La vision «nourrit» l'être, et dans le paradis, le bonheur est ontologique : bonheur d'être. Parle péché originel, nous passons de l'être à l'avoir. La
possession (et non l'orgueil) est le premier mouvement du monde du péché. Marx n'avait pas tort d'y déceler le premier mobile des passions humaines.
Or, le défunt, au moment du passage, est absolument dépossédé : il n'A plus; mais le voici faible, débile, inexpérimenté dans l'ÊTRE.
Jouissance. Gardons-nous de croire que l'érotisme ou les besoins sexuels couvrent tout le problème de la
jouissance. Celle-ci, dans le contexte du péché, empoisonne tous les rapports de l'homme avec l'homme et de l'homme avec les choses : le monde ne sait plus ce qu'est «être» sans «jouir».
Qu'est-ce que jouir ? Attacher son plaisir à la possession. La jouissance ? l'impossibilité de distinguer entre joie et avoir. Encore la débilité ontologique !
Or, le défunt, au moment du passage, souffre d'avoir perdu l'expérience d'une joie qui ne serait pas exclusivement conditionnée par posséder et
avoir.
Pouvoirs. Là, nous constatons que l'orgueil prend place au troisième rang, comme troisième élément. Assez
minoritaire dans l'humanité : un petit nombre est dévoré par l'envie des pouvoirs. Ce qui veut dire : vouloir posséder une puissance. Et l'on se trouve encore dans le monde de la possession :
l'AVOIR prenant la place de l'ÊTRE. Encore et toujours la débilité ontologique !
Or, le défunt, au moment du passage, ne possède plus de puissance sur qui que ce soit ni sur quoi que ce soit. Il arrive qu'il en soit troublé et qu'il en
souffre.
Le problème n'est pas un problème «moral» : posséder, jouir, avoir des pouvoirs - il n'y a, là-dedans, rien de mauvais en soi.
La béatitude, en effet, se propose à nous comme une jouissance. Dieu Se donne à nous pour être: notre bien. Dieu Se propose aussi comme une jouissance. Et, il faut
bien l'admettre, les dons du Saint-Esprit sont des pouvoirs. Et alors ? L'enseignement de saint Maxime le Confesseur nous donne la réponse :
1 - Oui, ce sont là trois éléments très légitimes ; mais l'homme est créé pour posséder, jouir et posséder des pouvoirs AVEC et EN Dieu. Et derrière
toute passion humaine, il y a Dieu oublié.
2 - Dans la jouissance, quelque chose a remplacé l'amour. On a voulu aimer sans jamais admettre l'oubli de soi.
En suivant le développement de ces vérités, nous allons comprendre pourquoi, en quoi et comment la passion humaine, les passions, accumulent des obstacles
douloureux, de lourdes atmosphères de trouble et de souffrance au moment du passage de la mort.
Le péché originel ne tient pas, en tant que péché, dans ces trois désirs de posséder, de jouir et d'avoir des pouvoirs. Mais dans le fait qu'on les recherche dans la
fausse direction, dans la direction inférieure : aller dans la possession et s'y enfermer ; aller dans la jouissance et s'y enfermer ; aller dans les pouvoirs et
s'y enfermer.
On s'y enferme. Cela veut dire qu'on perd son ÊTRE en ne s'identifiant qu'avec ce qu'on A. D'où: l'amertume de chaque passion dans l'expérience de notre existence
terrestre, dans l'espace-temps. La fausse recherche empoisonne possession, jouissance, pouvoir. Cela donne la multiplication indéfinie, le pluriel, l'éclatement : «les» possessions, «les»
jouissances, «les» pouvoirs.
Alors l'homme devient l'esclave enchaîné par cette multiplication désespérée de ses désirs. Mgr Jean de Saint-Denis disait : «un homme qui jouit avec des femmes,
ce n' est pas parce qu 'il jouit qu ’il pèche, mais parce que la femme est son Dieu».
Où réside le péché ? Non pas dans le désir. Nous ne pouvons faire autrement que désirer. Mais dans le fait que la direction du désir se pervertit : «ce n'est
pas digne de l'homme». Le péché réside dans le choix d'un en deçà, d'un plus-petit, d'un moins-être. Et, l'homme ne pouvant cesser d'être ce qu'il est, l'obtention de ce qu'il désire,
dans la dynamique faussée d'une telle manière de choix, devient toujours source de crise. Pourquoi ? Parce que, cherchant constamment ce qui n'est pas Dieu, l'homme ne peut
jamais s'empêcher, même s'il le nie, de chercher définitivement Dieu.
Le péché : remplacer Dieu par la création, jusqu'à ce qu'on puisse ni penser ni sentir que c'est la création. Cela mène à toujours prendre le bas pour le haut. Un
monde renversé. Et l'homme lui-même renversé, dans son faux monde renversé.
Or, le défunt est souvent quelqu'un qui, n'ayant pas vécu une vie naturelle, se trouve brusquement, du fait du passage de la mort, dans ce qui est
naturel à la vie : non pas posséder l'argent, ni des partenaires sexuels, ni des honneurs, ni l'exercice de l'autorité sur les autres, mais posséder Dieu.
Poursuivons. Où est la dialectique pour éviter cette «chute dans le naturel» après avoir vécu contre la nature même des choses ? Cette dialectique, c'est la
libération de l'homme. Ceux qui ont compris cela sont appelés : les ascètes.
Pour retrouver ces trois éléments en direction de Dieu, disent les ascètes, nous devons y renoncer : pour commencer, renoncer à la possession, à la jouissance, aux
pouvoirs, afin de ne garder en nous rien de faux, rien qui nous emporte vers les faux mouvements. Si l'on ne sent Dieu, c'est qu'on sent autre chose. Alors : halte là... Ainsi s'ouvre le chemin
des mystiques.
Cela part du principe que l'homme a mangé trop tôt son fruit.
Dans tout ce qui agite le monde, il y a quelque chose de décevant. Après toute jouissance : déception, «gueule de bois». Seule la conquête est intéressante, il n'y a
rien de plus exaltant que de courir vers ce qu'on désire, se battre ou travailler pour l'obtenir : cela n'est pas un défaut. Ce qui est un défaut, c'est la non-qualité de ce pour quoi l'on prend
tant de mal.
Achevons cette première étude. Nous pouvons tous, à chaque instant de notre vie, constater que quelque chose a remplacé l'amour.
Il y a deux façons d'aimer : vouloir posséder un autre (cas de l'amour physique, sexuel, mais pas exclusivement ce cas-là...) ; mourir pour celui qu'on aime. Dans
ces deux manières d'aimer, nous voulons l'union, l'identification. Mais Dieu s'est donné, sacrifié. Alors ? Ces deux amours, seraient-ils contradictoires ? Répondons sans hésiter : non !
Assez souvent - pourquoi ne pas dire : presque toujours ? -, ces deux éléments se fondent l'un dans l'autre. Un pur «amour extatique» (total oubli de soi) serait
artificiel. Et tout autant le serait une «identification physique» sans aucun oubli de soi.
Et cela nous permet de tracer le canevas de l'amour dans le péché. Quatre descentes :
1 - Préférant les choses créées à Dieu qui a créé toute chose, on trahit l'amour de Dieu. Ce fut la faute d'Eve.
2 - Apparaît, en conséquence de cette trahison originelle de l'espace-temps du péché (ou de la mort), un monde du désir où l'amour diminue et, le
cas échéant, finit par disparaître complètement.
3 - L'amour n'étant plus, et l'être humain ne pouvant vivre sans lui, s'opère le remplacement de l'amour par l'objet.
4 - On aboutit ainsi au règne des passions : la chaleur sans lumière.
Raison pourquoi «il fait froid» au moment du passage de la mort : on vient de perdre cette chaleur qui, sans lumière, ne réchauffait pas en vérité. C'est le froid de
la dépossession brutale.
Et nous chantons pour le défunt : «que brille à jamais sur lui la lumière». N'est-ce pas facile comprendre ?
2- LES VÊPRES DU 2 NOVEMBRE
Le jour où l'Eglise prie pour tous les défunts suit immédiatement la Toussaint, celui où elle exalte la mémoire de tous les bienheureux. Après le plein jour du ciel,
l'étendue des abîmes.
Relisez le Psaume 139, de la pénitence, par lequel s'ouvre l'office vespéral. Le monde du péché déclencha le processus historique, c'est-à-dire nos
destinées dans le couple espace-temps, par l'homicide : Caïn tue son frère Abel. En plein contexte d'alliance explicite de Dieu avec un peuple choisi, David, le prophète, envoie à la mort
violente Une dont il convoitait la femme. Alors, éclate le repentir de David. Et là, apparaît l'annonce du christianisme, ou Nouveau Testament. Comment apparaît-il ? Ce sera le règne du
pardon.
«Si tu gardes un compte rigoureux de nos péchés, Seigneur, qui pourra subsister... ?» Or, Dieu veut que subsiste sa
créature ordonnée à la déification par la grâce.
Psaume ecclésiastique : chapitre 12 du livre sapiential de l'Ecclésiaste (Quohêlet) :
«Souviens-toi que la poussière retourne à la poussière et que l'esprit retourne à Dieu. Voici le temps où les gardiens de la maison tremblent, où les hommes
forts se courbent, où celles qui meulent s 'arrêtent parce qu' elles sont diminuées, où ceux qui regardent par les fenêtres sont enveloppés de ténèbres, où les battants de la porte se ferment sur
la rue quand s'abaisse le bruit de la meule, où l'on se lève au chant de l'oiseau, où s'affaiblissent toutes les filles du chant, où l'on redoute ce qui est élevé, où l'on a des terreurs en
chemin, où l'amandier fleurit, où la sauterelle devient pesante, où la câpre n'a plus d'effet, car l'homme s'en va vers sa demeure éternelle».
La poussière N'est Pas la matière, ni le corps. Mais le corps humain dans le péché, et le désarroi conséquent de la matière. Devenu
l'histoire, c'est-à-dire milieu du développement des destinées, le contexte vie avec la mort dedans répand une odeur d'insécurité, d'affaiblissement inexorable
des énergies en jeu, et d'angoisse. L'Esprit-Saint, dans son économie mystérieuse, nous fait ici pénétrer cette réalité du monde. En certains cas, l'homme qui a conscience de l'approche du
passage voit, parfois en quelques fractions de seconde, son existence terrestre tout entière défiler à la manière d'un film devant lui. La suite du psaume ecclésiastique répond à sa question du
bref instant :
« Vanité des vanités, les pleureuses parcourent les rues avant que les cordons d'argent se détachent, que le vase d'or se brise, que le sceau se rompe sur la
source et que la roue se casse sur la citerne. Souviens-toi de ton Créateur, car l'aurore et la jeunesse sont vanité. Souviens-toi que la poussière retourne à la poussière et que l' esprit
retourne à Dieu».
Viennent les strophes des défunts :
«Toi dont la providence dépasse l'entendement et prépare le monde au bonheur éternel, Tu as fixé pour chacun l'heure et le visage de sa mort. Accorde Seigneur,
le pardon aux défunts de tous les siècles.
(Le prêtre -) «Pour sauver Adam déchu et tout le genre humain de la damnation, Tu as ouvert, par la croix et la résurrection de ton Fils, le chemin de la vie
éternelle. Confiants en ta miséricorde, nous T'implorons d' accorder à nos défunts un règne de gloire. Seigneur, réjouis les âmes épuisées par les orages de la vie, fais-leur oublier les
afflictions terrestres et accueille-les parmi les anges et les saints».
Au regard du défunt, la vie qu'il a quittée est fatigue, épuisement. Il entre dans le repos. Deux vérité à bien retenir :
- fatigue, épuisement = une recherche de soi dans le vide («vanité des vanités») ;
- repos
=
la découverte de son propre être dans le plein d'être. Or:
- la gloire
= le
«plein» de Dieu. Totalité de l'être.
Après quoi, commence un dialogue d'une incomparable richesse théologique :
«- Seigneur, ô Amour ineffable, souviens-Toi de tes serviteurs défunts.
- D' une tête de mort païenne, saint Macaire entendit un jour sortir ces paroles : «Quand vous priez pour ceux de l'enfer, les païens sont soulagés».
Ô puissance merveilleuse de la prière chrétienne, les infidèles eux-mêmes sont consolés quand nous chantons pour tout l'univers:
- Alléluia !»
Les infidèles eux-mêmes. C'est incompréhensible si l'on continue de penser : souffrances postmortem =
punition. Retenons ici l'enseignement de la Tradition orthodoxe : on ne «paie» pas le prix d'une faute comme si, «offensé», Dieu demandait une réparation qui apaisât sa colère ; non:
c'est la nature elle-même qui se répare. Point n'est ici question de lieu (enfer, paradis ne sont pas des lieux, puisque l'espace-temps ne saurait subsister là
où la matérialité corporelle n'est plus) ; mais d'une situation de l'être. Point n'est question de tortures ; les «flammes» désignent un dépouillement plus ou moins
intense des souillures qui bloquent l'esprit au souvenir des désirs déviés et des faux besoins cultivés dans la corporéité terrestre. Et aucun homme n'est perdu irrémédiablement du fait
de sa non-appartenance préalable à la société-Eglise. Les païens sont soulagés...
Pourquoi la prière chrétienne ? La prière de l'Eglise rétablit la respiration ontologique normale de tout ce qui a vie en soi dans les univers. Par
la prière de l'Eglise, une lumière d'aurore pénètre tout, en toutes directions. N'oublions pas qu'elle s'étend... et qu'elle descend.
Pourquoi se convertir pendant l'essai existentiel terrestre, pourquoi s'engager dans l'Eglise ? L'essence de l'être humain n'a de réalité que par tension vers le
Royaume de Dieu. Notre vie se définit par notre attente active du Royaume. D'où les problèmes liés à la situation des défunts : avant le passage, ont-ils ou non participé à
l'attente active ? Ont-ils ou non pris sur eux la responsabilité que l'homme a des univers ? La question de la conversion, ou engagement dans l'Eglise, tient dans ces mots. Non-engagé, épuisé,
ontologiquement du fait qu'il s 'est étiolé «à côté» de ses participation et responsabilité, le défunt a-chrétien, ou chrétien raté, éprouve le vide. Ayant perdu et gaspillé le
temps, il attend maintenant dans le vide. La prière des chrétiens pour ces défunts répand les puissances de l'être, et, par la réponse miséricordieuse de Dieu, la force
d'être..., dans ce vide.
«- A l'intention des hommes, des bêtes, de la création entière, un cœur miséricordieux ofre à toute heure ses prières en vue de leur purification -. Ces mots
d'Isaac le Syrien autorisent la prière pour les défunts de tous les siècles. Malgré notre indignité souviens-Toi, Seigneur, de ceux qui ont réclamé notre intercession. Efface les péchés oubliés
dans leur confession, prends en pitié les âmes des morts ensevelis sans les prières de l'Eglise et celles des malheureux terrassés en pleine joie ou affliction et ensevelis privés des prières de
l'Eglise.
- Seigneur, ô Amour ineffable...
- Nous sommes responsables des souffrances du monde, des maladies et tourments des enfants, car la faute originelle a détruit la beauté de la
création. Ô Christ, le plus grand des martyrs innocents, Toi seul as le pouvoir de pardon absolu : restitue au monde son ancienne splendeur, et morts et vivants goûteront le repos au chant de :
Alléluia !».
Prière pour les ennemis... Qui serait l'ennemi de qui dans une situation où les «motifs» diviseurs de
l'espace-temps n'existent plus?
«Rédempteur de l'univers, nous entendons le cri de compassion tombé du haut de la croix en faveur de tes ennemis: «Mon Père, pardonne-leur». Aussi prenons-nous
l'audace de demander au Père céleste le repos éternel de tes ennemis et des nôtres. Ils ont versé le sang innocent, rempli de douleurs notre vie ou édifié leur prospérité sur les larmes de leur
prochain. Répands tes faveurs sur les victimes de nos offenses involontaires.
- Seigneur, ô Amour ineffable...».
Les diverses situations du passage- mort brutale, non préparée...
«- Sauve, Seigneur, les victimes d' une fin tragique : massacrés, ensevelis vivants, ravis par les vagues ou les flammes, épuisés par la faim ou la soif,
abandonnés dans le froid ou la tempête, victimes d'une chute sur terre ou dans les airs. Ils béniront le temps de leur épreuve comme une rédemption, au chant de :
- Alléluia !
Mort des enfants et douleur des parents... Mort des isolés...
«- A ceux qui disparurent dans la fleur de l'âge après de dures souffrances sans avoir connu les joies de la terre, accorde, Seigneur, les trésors de ton amour.
A ceux qu'un lourd fardeau oppresse, décerne ta récompense. Puissent les adolescents et les vierges défunts goûter l'allégresse à la table de ton Fils. Allège, Seigneur, la douleur des parents
séparés de leurs enfants. Fais jouir de ton repos les sans famille dépourvus d'intercesseurs terrestres et absous leurs péchés.
- Seigneur, ô Amour ineffable...
(rappel du choc illuminateur des épreuves...)
«- Comme dernier secours, Tu as donné la mort aux hommes pour les amener au repentir. Devant son éclat redoutable, les passions et les douleurs de la chair s
'apaisent, la raison indisciplinée s'humilie, la justice éternelle se dévoile, la vanité de la terre apparaît. Les pécheurs endurcis confessent ton Nom et invoquent ta miséricorde au chant de :
Alléluia !
Mort sans repentance et suicide... (rappel : les damnés eux-mêmes sont enveloppés dans la
miséricorde...)
«- Père de toute consolation, Tu réjouis des splendeurs de la terre tes ennemis comme tes amis, et ta miséricorde s'étend au-delà du tombeau, même à l'égard des
réprouvés. Les détracteurs sacrilèges de toute sainteté, affermis dans une funeste incrédulité, l'ont ignorée ou méconnue ici-bas ; puissent-ils T'aimer au ciel ! Accorde le pardon aux morts sans
repentance et oublie l'égarement momentané des suicidés.
- Seigneur, ô Amour ineffable...
- Les ténèbres de l'âme éloignée de Dieu sont redoutables, la seule pensée en fait frissonner. Damnés, puisse descendre sur vous en rosée le chant de
: Alléluia!
Mort des persécuteurs par ignorance... et lumière théologique sur la descente du Christ aux enfers...
«Ta lumière, ô Christ, a éclairé les âmes plongées dans les ténèbres et l'ombre de la mort. Descendu dans les profondeurs de la terre, Tu as conduit à la
béatitude ceux qui ont péché sans T'avoir renié. Seigneur, le poids de leurs fautes est grand, mais infinie demeure ta miséricorde. Vois l'amertume et la misère de leur âme loin de Toi; Sois
pitoyable aux persécuteurs de la vérité par ignorance. - Seigneur, ô Amour ineffable...
A l'évocation des diverses situations du passage, succèdent les RECOMMANDATIONS - larmes des mères et fautes des fils...
La Tradition orthodoxe ignore les «mérites» de l'Eglise romaine. Mais elle nous introduit dans le mystère de la tendresse maternelle de l'Eglise. Ce mystère culmine
en Notre-Dame la Mère de Dieu.
«- Les morts réclament assistance : manifeste-leur ta présence et inspire aux vivants de multiplier en leur faveur les bonnes œuvres au chant de : -
Alléluia!
L 'Eglise prie pour les défunts et à chaque heure, sur toute la terre, les pécheurs sont lavés par le sang de l'Agneau. Que cette intercession fasse monter les
âmes des morts vers la vie par la méditation de ta très sainte Mère de Dieu et de tous les saints. Par égard pour les enfants innocents, prends, Seigneur, leurs parents en pitié et rachète aussi
par les larmes des mères les fautes des fils. Recueille les prières des victimes innocentes et le sang des martyrs en faveur des pécheurs.
- Seigneur, ô Amour ineffable...
Les larmes des vivants, larmes priantes..., aident à l'attente des morts encore éloignés du Royaume... ce sont les larmes de la pénitence...
«- La terre entière est un immense cimetière où reposent les cendres de nos frères et de nos pères. Dans ton amour, ô Christ, accorde aux défunts depuis le
commencement des siècles ton pardon, et ils chanteront éternellement – Alléluia !
La pénitence nous libère des illusions liées à notre sentiment pécheur du temps. Elle nous éveille au jour du jugement, que, dans le péché, nous oublions de voir au
creux de nos pensées et de nos actes.
«- Au jugement dernier, les secrets des hommes seront dévoilés, les consciences mises à nu. Réconciliez-vous avec Dieu avant ce jour terrible, dit saint Paul.
Supplée, Seigneur, par les larmes des vivants à l'insuffisance des œuvres des morts et porte-leur, à ce moment solennel, le message de salut par la trompette de l'ange. Couronne de gloire tes
serviteurs sans égard à leurs faiblesses. Tu connais chacun par son nom. Souviens-Toi des moines, des prêtres et des fidèles...
- Seigneur, ô Amour ineffable...
L'Esprit-Saint insiste : entrons, par la pénitence, dans la théologie du temps...
«- Chaque instant nous rapproche de l'éternité. Un simple cheveu blanc témoigne de notre condition périssable. Dans le royaume éternel, résonne le chant joyeux :
Alléluia!
Restauration finale des défunts dans la force de leur jeunesse...
«- Notre vie est semblable à un arbre dépouillé peu à peu de ses feuilles. L 'éclat de la jeunesse se flétrit, le flambeau des plaisirs s' éteint, le vide se
fait autour de nous. Dans les tombes silencieuses, les âmes demeurent en ta main et nous implorent de l'au-delà. Seigneur, Soleil suprême, réchauffe la demeure des défunts et accorde-leur, à eux
comme à nous, d'être réunis avec Toi dans les cieux. Restitue à nos disparus la pureté de l'enfance et la force de la jeunesse. Puisse la vie éternelle être pour chacun une perpétuelle fête
pascale.
- Seigneur, ô Amour ineffable...
La gratitude. Les liens de parenté charnelle et spirituelle subsistent après le passage de la mort. Le monde normal n'est pas celui des «droits»
mais celui de la louange.
«- J'embrasse d'un regard la multitude des défunts dont l'influence a été bienfaisante et auxquels va toute ma reconnaissance. Je T'en supplie, accorde à mes
parents et à mes proches, gardiens de mon berceau, la joie céleste. Seigneur, glorifie devant tes anges ceux qui m 'ont enseigné le bien et la justice par les exemples d'une vie sainte et dont la
présence m'a soutenu aux jours difficiles. Récompense tous mes bienfaiteurs.
- Seigneur, ô Amour ineffable, souviens-Toi de tes serviteurs défunts.
L'attitude du chrétien devant la mort : pascale et triomphale.
«- O mort, où est ton aiguillon ? Tu nous unis à Dieu, toi la mystérieuse quiétude du Sabbat. Je souhaite mourir et être avec le Christ, s'écrie l'Apôtre. Cette
pensée nous réconforte et nous pousse à chanter : Alléluia !
Quelle richesse théologique dans cette strophe ! Confessons cela à ces pauvres «croyants» de nos temps, qui, lorsqu'ils pensent à la mort, même en leur prière,
imaginent seulement un monde des «esprits», un peu lumières et un peu fantômes. La mort nous introduit dans la «veillée d'armes» de la résurrection finale.
«- Les habitants des sépulcres se dresseront dans leurs corps spirituels, et les vivants seront dans l'allégresse. «Ossements desséchés, entendez la parole du
Seigneur: revêtez-vous de vaisseaux et de peau. Et vous, rachetés par le sang du Fils de Dieu et ressuscités par sa mort, surgissez, tout auréolés du fond des âges anciens». Seigneur, ouvre-leur
l'abîme de tes perfections. Tu as fait luire sur eux le soleil et la lune : laisse-leur contempler aussi la gloire des anges. Tu les as réjouis par l'éclat des astres d leur lever et d leur
coucher pour les préparer à la lumière sans fin de ta divinité.
- Seigneur, ô amour ineffable...
- La chair et le sang n'hériteront pas du royaume de Dieu, mais à la mort, notre chair revêtira l'incorruptibilité pour chanter, à la lumière sans
crépuscule : Alléluia !
Théologie de Pâques :
1 - Le passage de la mort ne limite pas sa signifiance à nos destinées individuelles. Le cosmos est concerné. Le défunt prend place dans un
événement absolument général.
2 - Devant la mort, gardons-nous de penser exclusivement au bien et au mal : cette dualité ne circonscrit pas le problème ; elle n'appartient pas à la nature
des choses jaillie de Dieu créateur; exclusive, cette pensée amoindrirait notre sentiment spirituel de l'harmonieuse beauté de la création transfigurée, c'est-à-dire réintégrée
dans son état normal. C'est essentiel ! Le christianisme nous parle accidentellement de bien et de mal : le péché a, et lui seul, enfanté ce dilemme. Accidentellement encore, de récompense et de
châtiment : toujours une logique issue du péché. Mais essentiellement d'harmonie et de beauté. Une conscience orthodoxe ne peut s'emplir de l'accident au détriment de l'essence.
3 - C'est pour le bonheur total de sa créature, ou «félicité», que Dieu a créé le monde. Aussi, les êtres réintégrés dans leur état normal (ou
sainteté) sont-ils appelés «bienheureux».
«- Dans l'attente de la Résurrection, nous célébrons aussi la transfiguration future de toute la création en une harmonieuse beauté. Seigneur, Tu as formé le
monde pour la félicité et Tu ramènes les âmes des profondeurs du péché à la sainteté. Accorde aux morts une vie nouvelle dans la lumière permanente de l'Agneau divin, et permets-nous de célébrer
avec eux la Pâque éternelle
- Seigneur, ô Amour ineffable...
Et voici la dernière strophe par laquelle s'achève cet office vespéral du 2 novembre - le fondement même de la théologie orthodoxe du passage de la mort, en pleine
clarté de Pâques :
«- Ô Père plein de miséricorde, Tu as envoyé ton Fils aux réprouvés et Tu répands sur eux ton Esprit vivifiant.
Prends pitié de nos parents et proches défunts N..., N..., et des morts de tous les temps. Accorde-leur pardon et salut et, par leur intercession, permets-nous
d'élever ensemble vers Toi, Dieu Sauveur, notre hymne triomphale : Alléluia ! Alléluia ! Alléluia!
Nous ne nous pénètrerons jamais assez des paroles de lumière puisées dans les divins offices et liturgies. Qu'elles nous imprègnent afin que renaisse en nous le
regard chrétien authentique!
* * *
A la différence de celle de l'Eglise romaine, l'attitude de l'Eglise orthodoxe ne se bloque jamais dans l'histoire. L'Orthodoxie nous place au point où se
rencontrent, se croisent, l'histoire (temps du péché) et l'eschatologie (réintégration des univers créés dans l'immortalité incorruptible). Il n'existe pour nous qu'un problème central, et c'est
la parousie.
L'avenir du monde tient tout entier dans la résurrection finale. Il s'agit de résurrection effective des corps et de toutes les formes bénies de la matière. Le corps
humain sera semblable à celui du Christ ressuscité, que les hommes virent et touchèrent jusqu'au jour de l'Ascension. Non plus pesant, mais subtil, en harmonie parfaite avec l'esprit. Non plus
impénétrable, mais transparent. Libéré des bornes et des bords d'abîmes de l'espace-temps «déterminé» par la chute originelle qui renversa l'ordre naturel.
Au moment du passage, nous entrons dans une situation de désincarnation provisoire. Entre deux éons : celui de l'espace-temps, ou monde du péché,
«avec la mort dedans» ; celui du rétablissement sans possible crépuscule de la nature véritable. Les défunts, ces désincarnés entre histoire et parousie, accèdent à un milieu baigné de lumière,
traversé par les ondes de l'amour divin et la liturgie angélique : on appelle cela parvis du royaume, paradis ou sein d'Abraham. Ces trois expressions désignent un «lieu de rafraîchissement, de
lumière et de paix». Le mot «lieu» doit être traduit par «situation» ou «état».
La Tradition parle, ici, de plusieurs demeures. L'âme désincarnée monte. Son mouvement naturel est d'ascension par purification. L'état de désincarnation est
ressenti comme un accident. Il y a un manque. Une nudité. La nudité des désincarnés est revêtue par la chair glorifiée du Christ.
Par purification et ascension - ces deux réalités sont liées -, les âmes désincarnées sont dans l'attente du jugement.
Dans cette attente, l'âme n'anime plus (et pas encore) un corps. Mais demeurant dans l'esprit impérissable, elle anime la conscience et, donc, se souvient. Nous
pouvons penser qu'elle accède à une mémoire parfaite. Pourquoi ne parlons-nous pas de purgatoire ? Ce terme, qui vient d'Anselme de Cantorbéry (1033-1109), suggère une «satisfaction» au sens
juridique, un code pénal, des peines. Le sens de la pénitence n'est pas pénal, mais : purification, libération, réparation de la nature.
Chez les Orthodoxes, la Communion des Saints n'est pas une contribution des uns, par leurs «mérites», au pardon des autres ; cette contribution se rattachant à
l'Eglise. Mais la théologie orthodoxe dit que la Communion des Saints se rattache au Saint-Esprit : Il fait l'unité parce que cette unité est une nécessité interne du Corps, ce Corps du Christ
que forment les chrétiens.
Changeons profondément, sans répit nos anciennes manières de penser, de sentir et de toucher au mystère.
Un dernier mot, avant d'aller plus loin : l'aversion de l'actuelle Eglise romaine pour ce qu'elle appelle «le triomphalisme» de la liturgie et des offices, est une
erreur extrêmement grave et dangereuse. Tomber dans ce piège tissé d'idéologies (démocratie notamment) empêche l'intelligence de voir Pâques au centre de toute vie priante, et le
coeur d'en sentir l'inépuisable et vivifiante joie. Or, nous n'avons été créés, puis sauvés, que pour cette joie.
3- ENTR'OUVERTURE SUR LE TANGIBLE DE LA PRIÈRE POUR LES DÉFUNTS
ÉLÉMENTS THÉRAPEUTIQUES POUR L'INTELLIGENCE DES CHRÉTIENS
1 - La notion romaine du «surnaturel» est fausse, c'est-à-dire inadéquate à la vraie foi catholique (ou foi intègre) et, de ce fait, à la tradition
orthodoxe (vérité vécue dans son intégrité, vécue comme vivante dans une doxologie juste). Croyantes ou incroyantes, les intelligences occidentales sont, de nos jours, envahies par cette notion :
blocage du regard de foi. Mais le «naturalisme» (vision d'une «nature» d'où la grâce serait inutile et absente, et qui ne serait plus la création), tout en procédant d'une réaction contre
le «surnaturel» romain, ne traduit qu'un recul par rapport à la vérité-vie.
La grâce divine - énergies incréées, lumière et force - s'implique dans l'acte créateur lui-même. Mgr Jean, évêque de Saint-Denis répétait souvent
que : «Dieu est ce qui nous est le plus naturel». La grâce s'implique à la source de l'acte créateur, au cœur de l'existence et de l'identité des êtres, au «noyau» de leur développement
et de leur destinée.
Que signifierait l'absence de la grâce ? Non-être, ou néant : rien. Rien n'existerait, et rien - a fortiori personne hors de Dieu - ne percevrait que rien n'existe.
«Si Tu retirais ton Esprit», dit le psaume, «tout retomberait en poussière».
La nature est théophore dans ses origines et dans son destin : elle «porte» le divin, comme l'écriture imprimée d'un livre «porte» une pensée. Elle
est déiforme : elle n'existe qu'en tant qu'elle exprime l'image de Dieu (ce qui définit l'être humain), et tous préludes, tous soupirs, tous silences chargés contenant le chant profond qu'inspire
la divine image, l'image de la Trinité déifiante.
«Surnaturel» romain et «naturalisme» philosophique sont faux, parasitaires dans une conscience orthodoxe, parce que:
1 - la grâce incréée est co-naturelle à la nature;
2 - la nature est conforme à la grâce.
2 - Ces deux rappels d'une vérité théologique fondamentale font apparaître que l'incarnation du Verbe divin est
elle-même inscrite à la source de l'acte créateur. Elle signifie qu'entre nature et grâce ne peuvent exister «séparation ni confusion». En S'incarnant, Dieu (hypostase du Fils, Logos) révèle le
principe normatif de l'unité du divin et de l'humain «sans séparation ni confusion». Raison pourquoi, même